[Critique et analyse] « Ma fugue chez moi », de Coline Pierré

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Le sujet de « Ma fugue chez moi » peut parler à tout le monde. Se sentir si mal dans sa vie, dans sa peau, dans sa relation aux autres (notamment à sa famille), qu’un jour, on plaque tout et on ne souhaite qu’une chose : partir, s’échapper de sa propre vie… C’est ce qu’a fait un jour Anouk, 14 ans. Mais, ayant peur de fuguer dehors, elle va trouver une « cachette » hors du commun, où personne ne penserait de prime abord à la trouver : le grenier de sa propre maison…

Résumé : Quelques jours avant Halloween, suite à une séance d’humiliation au collège, et à l’annonce que sa mère, une fois de plus, ne sera pas là pour les fêtes, Anouk décide de fuguer. Mais après une demi-journée dehors, elle rentre… et va se cacher dans le grenier. Clandestine chez elle pendant deux semaines, elle va finir par renouer avec les siens, le temps que chacun dise son inquiétude et son amour.

Ma vision du livre :

De prime abord, on pourrait juger que le sujet de roman se révèle assez « simpliste ». Seulement, que l’on ait 14, 25, 40 ou 60 ans, on peut tous, à un moment ou à un autre de notre vie, avoir ce besoin de quitter notre vie, car elle ne nous convient plus, parce que l’on y s’y sent oppressé, engoncé.

C’est le cas d’Anouk, 14 ans. Malmenée par ses camarades au collège, vivant avec son père et sa petite sœur de 12 ans, la maman vit loin, très loin, et revient de moins en moins souvent et de moins en moins longtemps de ses missions dans de lointaines contrées polaires. Elle est démissionnaire, et pour une fois, les rôles sont inversés, et ce n’est pas le père qui est absent, mais bien la mère qui manque à ses devoirs envers ses filles, ayant fait des enfants pour, en quelque sorte, faire « comme tout le monde » et faire plaisir à son mari. Anouk, lassée de cette vie, d’être incomprise par l’un (son père), d’être invisible pour l’autre (sa mère), et harcelée par ses camarades, veut partir, tout quitter. Fuguer. Mais où s’échapper, sans que cela ne soit dangereux pour elle ? Elle a alors une idée. Elle va trouver refuge dans le grenier « oublié » de sa propre maison. Elle va devoir la jouer finement, pour que personne ne s’aperçoive qu’elle est là-haut. Vivant sa petite vie, tranquillement. Elle va en plus pouvoir être aux premières loges pour voir, écouter, ce que les autres vont penser de sa fugue, et s’apercevoir que sa famille et ses proches s’inquiètent de sa disparition, bien au-delà de ce qu’elle aurait imaginé. Tous les avantages d’une fugue, sans les inconvénients ! « Les gens malheureux devraient s’autoriser à fuguer de leur vie. Les médecins, les psychologues, les conseillers d’orientation devraient prescrire des fugues. », dit-elle.

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Anouk, malgré son jeune âge, est déjà une jeune fille déterminée, ne voulant pas accepter la vie qu’elle mène et dans laquelle elle ne se sent pas bien : « Parfois, on veut faire plaisir à ses parents, ou bien faire comme tout le monde. Et on se laisse enfermer dans une vie qui ne nous ressemble pas ».

Le roman traite avec justesse, entre autres, du manque de communication entre les membres d’une même famille. Souvent, on cherche bien trop loin des problèmes qui résident seulement dans le fait que l’on ne se parle pas assez. « J’ai compris quelque chose sur notre famille : d’une manière ou d’une autre, nous sommes tous des fugueurs.
Ma mère s’est enfuie en Norvège, mon père s’échappe dans son travail et ses boîtes, et ma sœur fuit dans ses cours de danse. L’humanité tout entière passe son temps à s’enfuir. Je crois que c’est le cours normal des choses ».
Si seulement, ils avaient pris le temps de se parler les uns les autres, ils auraient pu chacun éviter de se réfugier chacun dans des « échappatoires ».

Même chose du côté de ses camarades de classe, où Anouk énonce avec discernement, quelque chose de très juste qui peut s’appliquer également aux adultes : « Quelle hypocrisie : sur les réseaux sociaux, nous sommes tous connectés alors qu’on s’adresse à peine la parole dans les couloirs du collège».

Un jour, la sœur d’Anouk va découvrir que sa sœur se trouve dans le grenier. Prise entre deux feux (celui de mentir à ses parents et également celui de ne pas trahir le secret de sa sœur), elle va faire preuve, du haut de ses douze jeunes années, d’une grande maturité.

Le roman traite également, même si cela est fait rapidement, du harcèlement scolaire. Un sujet très grave, qui peut faire basculer la vie de celles et ceux qui en sont victimes. Si l’on connaît à la fin du livre le dénouement concernant Anouk et les membres de sa famille, on n’en saura pas davantage, en revanche, sur le retour d’Anouk au collège, si tout s’arrange pour elle ou non… C’est un peu là le regret : une fin un peu trop expéditive, et où malheureusement, seul l’aspect familial est traité.

Pour finir, je partagerai avec vous cette parole d’Anouk que j’ai beaucoup aimée : « Peu importe où l’on se trouve, ce qui rend la vie palpitante, c’est ce qui se passe dans notre tête. Tout peut devenir une aventure, même l’immobilité et la solitude ».

Auteur Coline Pierré

L’auteur du livre, Coline Pierré.

« Ma fugue chez moi». Dès 12 ans. Auteur : Coline Pierré. Paru le 9 mars 2016. Les Éditions du Rouergue.

 

Robot Sauvage : un robot, perdu sur une île…

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Quand un titre de la littérature jeunesse prône des valeurs telles que l’amitié, le courage, la persévérance et l’entraide, met à l’honneur la nature et les animaux, et met en scène un robot (ou ici, une « robote », Roz), faisant poser la question de l’avenir et des enjeux de la robotique et de  l’intelligence artificielle, il avait de très grandes chances de me plaire. Et ce fut le cas. Une belle découverte et un coup de cœur « gros comme ça ».

Résumé : Un cargo fait naufrage. Rozzoum unité 7134, alias Roz, échoue sur une île déserte. Pourra-t-elle survivre dans la vie sauvage ? Une splendide et captivante aventure, pleine de dangers et d’émotion. Un hymne à la nature et à l’amitié.

Ma vision du livre :

Lorsque j’ai entamé la lecture du roman « Robot Sauvage », l’année dernière, alors qu’il commençait déjà à être un best-seller aux États-Unis et bardé de prix littéraires outre-Atlantique, j’étais de prime abord forcément charmée par le résumé : un robot échoue sur une ile déserte, alors que le cargo dans lequel toute la cargaison de robots humanoïdes dont elle faisait partie fait naufrage.

[Attention spoilers] Armée seulement de son intelligence artificielle, de sa volonté d’adaptation et de sa « diplomatie », indispensables pour espérer « survivre » dans la nature sauvage, elle va, tout d’abord, se faire « jauger » par les animaux, se faire accepter petit à petit, jusqu’à devenir leur amie et indispensable au sein de leur petite communauté. Un jour, un oison devient orphelin. Roz, faisant preuve d’empathie malgré sa qualité de robot, va adopter le jeune oiseau qui risque de mourir s’il n’est pas pris « sous son aile de ferraille ». Elle va tenter d’apprendre les rudiments et les lois de la vie sauvage, aidée par ses nouveaux alliés et amis : construire une cabane, faire du feu… Jusqu’au jour où la nature deviendra sa maison, qu’elle sera inséparable de Joli-Bec, le jeune oison désormais devenu son fils, et indissociable de son nouvel environnement. [Fin des spoilers].

J’ai connu cette pépite de la littérature jeunesse grâce au magazine « Planète Robots » dont je suis une lectrice assidue, étant entre autres passionnée de robotique. Mais je l’aurais très certainement connu de quelque autre façon que ce soit un jour ou l’autre, lors des mes recherches de nouvelles merveilles littéraires à dévorer.

Alors, il y a tant à dire sur ce beau roman qui ne peut prôner que de belles valeurs auprès des plus jeunes, et émerveiller les adultes ayant gardé leur part d’enfant. Roz est certes un robot, mais elle va peu à peu faire preuve d’empathie, voire commencer à ressentir quelques sentiments : d’amitié envers les animaux avec lesquels elle va nouer des liens, d’amour presque « maternel » envers son fils Joli-Bec… Ce qu’on pense a priori impossible venant de robots fabriqués et programmés par l’homme. Mais pourtant bien là une question qui nous travaille, puisqu’elle a fait et continue de faire l’objet de bon nombre de films (« Wall-E », « A.I. Intelligence Artificielle », « Le Géant de Fer »…), de livres : un robot peut-il, ou pourra-t-il un jour faire preuve d’empathie, avoir des sentiments ? Vaste sujet sur lequel les auteurs/scénaristes restent intarissables. Peter Brown, lui aussi passionnée de robot et de nature, a combiné ses deux passions dans une histoire touchante, sensible et poétique.

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L’amitié et l’entraide sont également deux notions très importantes dans « Robot Sauvage ». Roz va devoir faire preuve d’observation tout d’abord, pour découvrir le mode de vie des animaux dans la nature, leur « mode de fonctionnement ». Faire preuve de finesse, de tact et de discernement afin de se faire accepter, elle, cette « chose » si étrange, considérée comme un monstre, dont tout le monde se méfie. Puis, grâce à l’aide de chaque animal, chacun à sa manière, elle va se plier à la rudesse de cette vie dans la nature, jusqu’à s’en sentir presque familière, grâce à sa capacité d’adaptation, sa soif d’apprendre et de découvrir (normal, c’est un robot !), et sa « gentillesse » envers les autres occupants de l’île.

Le plus touchant reste sans nul doute la relation que Roz noue avec Joli-Bec. La fin du roman (qui n’est pas vraiment la fin en somme, puisqu’il y a désormais une suite, « The Wild Robot Escapes » (pas encore sorti en France)) ¹, fera verser quelques larmes aux plus sensibles. Les très belles illustrations de Peter Brown lui-même, nous font passer de chapitres écrits, sous une quasi-forme de contes, à une histoire que l’on peut « imager et imaginer ».

« Robot Sauvage » plaira sans nul doute aux jeunes comme aux moins jeunes, puisqu’il n’y a pas d’âge pour apprécier les belles histoires. Si vous avez aimé des films comme « Wall-E » ou « Seul au Monde » notamment, que vous aimez les robots, la nature et les animaux, alors, vous passerez un très beau moment de lecture. Pour ma part, « Robot Sauvage » m’a conquis bien au-delà de mes attentes.

Peter Brown

L’auteur et illustrateur, Peter Brown.

« Robot Sauvage », roman junior (dès 9 ans). Auteur et illustrateur : Peter Brown. Traduction en français : Alice Marchand. Paru le 15 juin 2017 chez Gallimard Jeunesse.

 ¹ La suite des aventures de Roz: « The Wild Robot Escapes », sorti en anglais le 13 mars 2018. Peter Brown en est toujours l’auteur et l’illustrateur de talent. D’après Gallimard Jeunesse, aucune date de sortie en France n’est encore programmée, mais on peut espérer celle-ci pour la fin de l’année.

Enfant de la jungle : se « fondre » dans la nature sauvage

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Suite de mes découvertes plus ou moins récentes, parmi les titres de la littérature jeunesse, dans le catalogue de l’éditeur Gallimard Jeunesse. Enfant perdant tour à tour en peu de temps son père et sa mère, Will va trouver résilience et raison de vivre dans la jungle, auprès des animaux sauvages qu’il défendra et sauvera jusqu’au dernier souffle, s’il le faut. Une histoire touchante et prenante, entre « renaissance » d’un enfant meurtri, et prise de conscience de la nécessité de préserver la nature et les espèces sauvages en voie d’extinction.

Résumé : Will passe des vacances de rêve avec sa mère en Indonésie. Un jour, alors qu’il se promène à dos d’éléphant le long de la plage, l’animal, paniqué, s’enfuit soudain dans la jungle. Et une vague immense déferle… Perdu au cœur de la forêt, Will n’est pas seul: Oona, l’éléphante qui lui a sauvé la vie, fera de lui un enfant de la jungle…

Ma vision du livre :

YVdTeDN3UYEOuQaBvPpKpthbO1IÉtant inspirée de fait réels, cette histoire se dévore pratiquement d’une traite, tant on est de suite absorbés par la narration de Will, ce petit garçon courageux, trouvant une nouvelle raison de vivre, malgré lui, à « apprivoiser » la jungle, ses « codes », ses animaux sauvages, et à vouloir tout faire pour les protéger.

Ayant perdu son père lors de la guerre d’Irak, Will part avec sa maman au bout du monde, en Indonésie, pour tenter « d’oublier » ce drame et de changer d’air quelques temps. Mère et fils ne communiquent pas forcément sur ce qu’il s’est passé et sur ce que cela a provoqué en eux, préférant ne pas mettre de mots sur leurs ressentis et leurs blessures. Plutôt ne rien dire que de rouvrir la plaie béante qui leur fait tant de mal à l’un comme à l’autre…

Un jour, Will veut à tout prix faire cette balade à dos d’éléphant qu’il espère depuis un bon moment et qui lui tient tant à cœur. Sa maman, qui a organisé cette belle surprise pour son fils, préfère rester au bord de mer, à profiter de la plage. Alors que Will fait la connaissance d’Oona, éléphante sage et docile, et de son jeune guide, les voilà partis dans une épopée qui, en fait, va les amener bien plus loin qu’ils l’auraient imaginé…

En effet, Oona devient subitement nerveuse et se met à courir. Elle a senti quelque chose d’anormal, c’est évident. Les animaux sentent toujours les catastrophes bien avant nous… Sur le littoral, a lieu le tsunami dévastateur qui a fait tant de victimes et de dommages, ce 26 décembre 2004… Will tremble pour sa maman, qui était sur la plage ou en train de nager en mer. Il va passer par toutes les émotions : la peur, l’urgence de se sauver, se sentir coupable d’avoir laissé sa mère, seule, en bord de mer, tandis que lui se baladait à dos d’éléphant… La torpeur, la tristesse, de se dire qu’il est peut-être là, au bout du monde, devenu orphelin, lui qui a déjà perdu son père…

Will sera contraint de suivre Oona dans la jungle, et de devoir apprendre à survivre à ses côtés en attendant de retourner sur le littoral. Mais a-t-il vraiment envie d’y retourner, et le courage de faire face à la disparition de sa mère ? Tant qu’il est là, loin de tout ce chaos, il a encore l’espoir de se dire qu’elle a pu s’en sortir… Ses grands-parents vont-ils le rechercher, après avoir vu ce qui s’est passé en Indonésie ?

Pour l’heure, l’important est de survivre, dans la jungle, Will n’ayant pas d’autre choix que de faire confiance à Oona. S’en suivront, jour après jour, la découverte d’autres espèces, et de leur façon de vivre dans la jungle, et Will va finir par se fondre totalement dans le décor et devenir un véritable « enfant de la jungle ». Jusqu’au jour où un autre drame finira par arriver, et Will sera témoin de cette horreur perpétrée par des braconniers sans scrupule, menés par M.Anthony, « riche » grâce à  cette nature qu’il devaste. Séparée d’Oona, il espère survivre et il restera digne jusqu’au bout, en hommage à ce tigre qu’il aimait tant, et qui n’est plus, répétant devant ses potentiels assassins ce poème, comme un mantra lui donnant de la force :

Tigre, tigre, ta brûlante étincelle
Brille dans les forêts de la nuit,
Quelle main ou quel œil immortel
A pu façonner ta terrible symétrie ?

Ayant pu s’échapper et retrouver Oona et ses autres compagnons, Will et ces derniers vont arriver à un dispensaire tenu par Géraldine, qui a donné sa vie à protection des orangs-outans. Faisant un malaise à son arrivée au dispensaire, Will ne sera pas lâché par Oona qui restera dehors, « trompe à la fenêtre », à veiller sur lui, n’allant même plus se nourrir pour rester auprès de son « enfant », Géraldine et les nourrices devant aller chercher au pachyderme de quoi se nourrir !

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La relation entre Will et Oona est devenue quasi « filiale » au fil du temps. Contraints de « cohabiter » ensemble dans la jungle afin de se sauver du tsunami, ils ont noué une relation faite tout d’abord de découverte l’un de l’autre, puis de confiance mutuelle jusqu’à ne plus imaginer être séparés l’un de l’autre… Plus d’un an aura passé entre la catastrophe et le final de ce roman. Mais le temps passé par Will dans la jungle, et celui que nous avons passé à lire cette œuvre touchante, parait bien plus court…

Les grands-parents de Will ont retrouvé la trace de leur petit-fils et sont venus le chercher jusqu’en Indonésie. Bien entendu, ils vont lui apprendre que sa maman n’aura pas survécu au drame… Même si Will devrait être heureux à l’idée de retrouver sa vie en Angleterre, il sait au fond de lui que sa place est ici, avec Oona. Pourrait-il désormais vivre sans elle ? Va-t-il retourner à sa vie ou rester auprès d’elle, de Géraldine et de ses compagnons sauvages, dont il se sent désormais quelque peu « responsable » ? Vous le saurez en lisant « Enfant de la jungle », et je vous mets au défi de ne pas verser un torrent de larmes lors de sa lecture…

Pour finir, voici un poème présent dans le roman, et qui fait réfléchir quant au comportement de certains humains :

Quand tous les arbres
ont été abattus,

quand tous les animaux
ont été chassés,

quand toutes les eaux
sont polluées,

quand tout l’air est
dangereux à respirer,

alors seulement
tu découvres que tu ne peux pas
manger l’argent.

(Prophétie crée, Amérique du nord)

« Enfant de la jungle», roman junior (dès 10 ans). Auteur : Michael Morpurgo. Illustrations par Sarah Young. Traduit de l’anglais par Diane Ménard.

Paru le 7 mai 2010 chez Gallimard Jeunesse.

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Ci-contre: l’auteur, Michael Morpurgo.